Annulation ou séparation

Paris, 1381. Jean de Saucourt, originaire de Cambrai, convole en justes noces avec Jeannette. L'amour du mari est sans réserve : il le prouvera suffisamment par la suite. Quant à Jeannette, a-t-elle cédé à des arguments plus matériels que spi¬rituels ? Jean de Saucourt est orfèvre, un métier honorable et lucratif; et manifestement, les sentiments de sa femme ne répondent pas aux siens : « un pou après qu'ils furent assemblez », elle le trompe déjà avec un certain Jean le Lièvre, « meùe de mauvaise volonté et imagination », précise la lettre de rémission qui nous relate l'affaire. Le mari trouve le galant « mussié en un anglet de sa maison » et le bat « vilainement », en lui rompant un « grand cou-tel » sur la tête. Magnanime ou amoureux, il pardonne à sa femme, mais, prudent, l'emmène chez son frère dans la région parisienne, « pour eschever l’esclandre d'elle et afin qu'elle se voulait diviser et repentir de son péché ». Peine perdue : la rusée parvient à communiquer sa nouvelle adresse à son amant, qui l'y rejoint et l'enlève. Elle reste quinze jours sans donner de nouvelles, tandis que son mari « la queroit et faisait quérir par la mère et autres amis charnel d'elle ». Au bout de deux semaines, on la retrouve tout bonnement... chez son père ! Et l'on commence à soupçonner que ce mari un peu vif, Présenté comme l'innocente victime dans une lettre de rémission, effraie peut-être tout simplement l'épouse qu'il a cloîtrée chez son frère. Quoi qu'il en soit, elle lui a donné tous droits sur son corps, et elle doit le suivre quand il la reprend. Car le mari par une personne une fois encore, « afin qu'elle se peiist ou voulsist mettre en voie de bien frère et soy retraire ». Il pousse d'ailleurs bien loin la complaisance : pour soutenir moralement sa femme, il fait vœu de pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle... et s'y rend. Naïf... ou quelque peu coupable? Quand on s'aperçoit qu'on a une épouse volage, l'abandonne-t-on aussi longtemps, même pour le plus pieux des motifs ? Le pèlerinage en tout cas produit l'effet inverse de celui escompté. À son retour, il apprend que sa femme en a profité pour « s'accointer » de Pierre de Sens, receveur de Montpellier, « et de plusieurs autres ». L'arrivée du légitime n'interrompt pas ses frasques. Il pardonne, une fois encore, et voilà notre Jeannette en fugue pour trois mois, « pour se plus abandonner » - pour être plus libre de se méconduire. Cette fois, la coupe est pleine, et il fait citer sa femme devant l'official de Paris pour s'en séparer. Celui-ci n'accorde que la séparation de biens. Le mari trompé peut donc continuer à exiger son devoir conjugal et, pour cela, il colloque l'épouse adultère chez sa mère (celle de Jeannette, croit-on comprendre). « Meii de pitié », suggère la lettre de rémission. Curieux : une conduite aussi désordonnée aurait dû motiver une séparation de corps. Ne serait-ce pas le mari, toujours amoureux, mais : incapable de surveiller sa femme, qui aurait suggéré cette solution qui ne le prive pas de ses droits sur elle? Elle n'est plus à sa charge, elle vit désormais « à ses coux et dépense », , mais est toujours sa femme. Peut-être n'a-t-il pas vraiment à se plaindre.