Mariage illinois
llinois, 1842 : Abraham Lincoln, brillant avocat de 33 an-cire avec application ses chaussures de jeune marié : dans quelques heures, il sera l'époux de Mary Todd, qu'il sur-nomme affectueusement Molly. La cérémonie se passe dans le salon des Todd en présence d'un petit groupe d'invités ; le pasteur épiscopal bénit les jeunes fiancés qui échangent leur consentement Lincoln glisse au doigt de Molly une alliance dans laquelle sont gra¬vés ces mots : « L'amour est éternel. »
Arizona, 1846 : un jeune Apache nommé Géronimo est depuis longtemps l'amant d'une jeune fille mince et délicate, Alope, fille de No-Po-So. Lorsqu'à 17 ans âge de la majorité il est admis au Conseil des guerriers qui l'autorise à faire ce qu'il aime, aller où il veut et partir sur le sentier de la guerre, il s'en va trouver le père d'Alope, pour l'entretenir du mariage. No-Po-So réclame beaucoup de poneys en échange de sa fille. Géronimo ne se décourage pas. rassemble les poneys demandés, les offre à No-Po-So et emmène Alope avec lui : « Cela voulait dire que nous étions dès lors mariés. » Même époque, même continent, et pourtant deux mariages, deux rites différents. Apparemment, il n'existe rien de commun entre le mariage de Géronimo et celui de Lincoln si ce n'est qu'ils établissent aux yeux de tous une union légitime, un contrat entre deux êtres autorisant une communauté de vie.
Chaque époque, chaque peuple, chaque civilisation a ses propres rituels : la fiancée de la Chine impériale traversait la ville dans un palanquin pour rejoindre la maison de l'époux qu'elle n'avait jamais vu ; pendant trois jours, elle ne devait regarder personne en face. Les Mayas s'épousaient en présence d'un prêtre et faisaient ripaille, tout comme dans nos villages. En Inde, les fiancés devaient, pour être unis de façon irrévocable, accomplir le rite de Saptapadi au cours duquel s effectuaient ensemble, main dans la main, sept pas sur une estrade, compris dans un même pays, les coutumes changeaient d'une région une autre. En France, par exemple, les noces se déroulaient différament en Bretagne ou en Aquitaine, en Provence ou en Bourgogne, arler de l'histoire du mariage de l'Antiquité jusqu'à nos jours, c'est ri peu ouvrir la lucarne qui donne sur la cour des différentes sociétés. Loin des analyses austères et exhaustives, mais au contraire , ec des exemples vivants, concrets et de plaisantes anecdotes, cet avrage entraîne le lecteur au cœur de ces civilisations. Car en fet, c'est dans le mariage, c'est-à-dire dans ce qui constitue l'union itime de deux êtres et leur association, que se reflète l'image de iute société. Derrière le voile de la mariée, c'est tout le visage une époque qui nous est révélé. Le mariage est en marche. Avant de prendre la forme que nous lui connaissons aujourd'hui, le mariage a subi bien des métamorphoses. Mais dater précisément ses origines est une chose impossible. Les unions primitives sont informelles : on ne s'épousait pas, on se ravissait ! Lune des premières ébauches de mariage semble être, en effet, ce dont notre mémoire a gardé quelques exemples célèbres : rapt de la belle Hélène, enlèvement des Sabines. De ces temps légendaires, l'Antiquité a conservé le souvenir : Spartiates, Athéniens et Romains simulaient l'enlèvement de leur belle lors des noces. Ces formes chaotiques de mariage ont évolué jusqu'à devenir institution fonctionnant selon des codes propres à chaque société. Comment, dans ces conditions, pourrait-on donner une définition du mariage valable de tout temps? Est-ce la vie commune de deux individus couronnée par la naissance d'enfants, l'union reconnue d'un homme et d'une femme, célébrée solennellement, voire sanctifiée par un pouvoir religieux ? Chaque civilisation a donné sa propre réponse et créé ses lois. La terminologie peut nous éclairer. Chez les Égyptiens, la langue hiéroglyphique ne comporte pas de terme pour désigner le mariage ; l'expression « fonder une maison » courante dans les textes semble la remplacer. De cette société, aucun témoignage d'une cérémonie qui soit particulière au mariage ne nous est parvenu. Il semble qu'il ait suffi aux fiancés de se dire «Je te prends pour époux » devant la famille pour que l'union soit consacrée. Dans les civilisations indo-européennes, aucun terme n'existe, là non plus, pour désigner le mariage. Le monde romain utilise le mot « matrimonium » pour désigner l'acte par lequel la femme devient mère. Mais de même que « patrimonium » désigne le patrimoine, le matrimoine fait allusion aux biens de l'épousée. Un mariage romain est donc avant tout un contrat. Pour que le mariage soit légalement conclu, il suffi d'avoir le consentement des parents. Il est parfois difficile, dans les temps anciens, de distinguer le mariage légitime du concubinat. Lexistence d'une dot est souvent un signe de légitimité puisque les mariages sont fondés sur l'achat de la fiancée. Le système matrimonial des Germains et des Francs est basé sur l'échange de dons : on s attache une femme par une offrande d'animaux ou d'objets. C est au ixe siècle que l'Église, soucieuse de maintenir l'ordre et la paix, christianise le mariage. Au début sans grand résultat : il faudra attendre quatre siècles pour que l'idée d'un mariage religieux entre dans les mœurs. Les rois épousent, répudient, se remarient, prennent des concubines, entretiennent des harems, sans se préoccuper de morale. Et comme les mauvais exemples viennent d'en haut, ils sont très suivis ! Ce n'est que peu à peu que les évêques vont imposer leur autorité sur les amours des rois et de leur peuple. Au xme siècle, le mariage se complète d'un accord avec l'Église ; la bénédiction est exi¬gée, de même que la présence de témoins. Deux siècles plus tard, en 1439, le Concile de Florence fait du mariage le septième sacrement, réaffirmé par le Concile de Trente qui lui donne sa forme actuelle. Mais il faudra attendre la tourmente révolutionnaire pour que le mariage civil apparaisse et le xxe siècle pour que chacun puisse se marier par amour.