Amour libre3
En d'autres termes, laissez les jeunes gens jeter leur gourme et s'unir librement et brièvement : ils finiront toujours par revenir au mariage. Voilà qui n'est guère original, pense-t-on tout d'abord : les jeunes gens, dans tous les milieux, multiplient les aventures discrètes avec la complaisance tacite de leur entourage. La révolution consiste non seulement à officialiser le système, mais surtout à le réclamer également pour les jeunes filles. Nous retrouvons ici l'influence du féminisme alors à la mode : libérer la femme, c'est lui reconnaître les mêmes droits qu'à l'homme, y compris celui d'aventures sexuelles plus libres. La pensée de Blum est aussi marquée par la vieille distinction chrétienne, reprise par la morale bourgeoise, entre amour conjugal et passion romantique. Mariage d'amour? Soit. Mais cette paisible affection que vante l'Église depuis des siècles, pas cette passion torride sur laquelle rien de durable ne peut être ne construit. Sans doute n'est-il pas question de brimer ce sentiment ennobli par le romantisme. Le système existant? Et n'est-ce pas celle qu'adoptent, tacitement encore, les jeunes filles de la Belle Époque ? Une fille de bonne famille se marie très jeune et « sans attacher personnellement grande importance ai' choix du mari ». Une fois « riche et bien placée », elle accueille « un nombre suffisant d'amants actifs sans que son mari, qui sait vivre, y fasse obstacle ». Enfin, elle se fixe dans une liaison officielle. De la même façon que les aventures préconjugales sont la solution préconisée pour les jeunes gens, l'adultère est celle des jeunes filles. Une amie de l'auteur « ne voyait point d'embarras dans le mariage dont l'adultère n'eût la solution ».La société a donc d'elle-même trouvé l'échappatoire, qu'il suffit d'institutionnaliser par des mariages tardifs suivant des unions libres officialisées et répétées. Quand on aura trouvé le partenaire idéal, on se fixera. Il faut cependant attendre trois cent onze pages pour voir poser la question essentielle : « Tout cela est fort joli, mais... les enfants ? » Et la réponse fit aussitôt : « Des enfants, on n'en aura pas. » Du moins, durant la période polygamique de la jeunesse. Blum croit aux progrès de la contraception, qui permettra aux jeunes gens de multiplier les unions passagères sans grand risque. Le système est proche de celui adopté par beaucoup de jeunes gens des deux sexes à notre époque, et il est frappant de constater que le progrès des techniques contraceptif es et des idées féministes, invoqué par Blum, ait permis assez naturellement cette évolution des mentalités. Sans oublier la découverte de la pénicilline, qui apaisera, du moins jusqu'à l'arrivée du sida, la vieille hantise des maladies sexuelles. Le principal point faible de cette théorie - et il n'a pas changé - est celui des enfants. D'une part, parce que les naissances tardives ne sont pas vraiment conseillées par les médecins; d'autre part, parce qu'après un certain âge, les inconvénients de la maternité (ou de la paternité) apparaissent davantage que les places qu'on en retire.
Les idées encore prudentes des socialistes sont radicalisées à la fin du xixe siècle par les anarchistes. Héritiers des fouriéristes et des utopistes du début du siècle, ils croient encore aux idées généreuses de bonheur et d'amour. Mais ils ne construisent plus des systèmes théoriques biscornus et croient fermement que la suppression de tout système, à commencer par celui de leur époque, réglera le problème du mariage. Pour Elisée Reclus, toute institution qui « fixe la parole sous forme de vœu définitif » est contraire à la liberté de pensée, de parole et d'action.