Le célibat des prêtres

Si la virginité était le gage d'un mariage spirituel ou mystique, il peut sembler normal de l'exiger de ceux qui se sont consacrés à Dieu. Le célibat des clercs, et en particulier de ceux qui parviennent à la prêtrise, est un vieux débat qui remonte au haut Moyen Âge. Les Écritures, comme souvent, fournissent des arguments aux uns et aux autres ; quant à l'exemple des apôtres, il est moins clair encore. Saint Paul, protestant auprès des Corinthiens de sa qualité d'apôtre, souhaite par exemple obtenir, ainsi que Barnabé, les mêmes droits que les douze, et notamment celui de se faire entretenir Par les communautés. « N'aurions-nous pas le droit de manger et déboire? N'aurions-nous pas le droit d'emmener avec nous Une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères du Soigneur et Céphas ? Moi seul et Barnabe n'aurions-nous pas le droit d'être dispensés de travailler? » La chrétienté primitive a compris que les apôtres étaient mariés, puisqu'ils menaient une femme avec eux. Tertullien, qui prône une morale plus stricte, s'oppose à cette interprétation et ne voit, dans ce passage, qu'une allusion aux ser¬vantes des apôtres. Il admet cependant le mariage de saint Pierre, « à cause de sa belle-mère ». Les trois évangiles synoptiques rapportent effectivement la guérison par Jésus de la belle-mère de Pierre. Et pas question de croire à un mariage chaste et spirituel, puisque la tradition médiévale, jusqu'à la Légende dorée, reconnaît une fille au premier pape : sainte Pétronille, dont on fera par la suite sa servante, ou sa fille spiri¬tuelle. Quant à l'apôtre Philippe, il prêche avec ses deux filles, qui sont ensevelies à ses côtés; mais, ajoute la Légende dorée, il ne faut pas le confondre avec le diacre Philippe qui, lui, eut quatre filles44. Sans doute la légende de Pétronille est-elle fausse - son nom la ferait d'ailleurs descendre d'un Petronius, plutôt que d'un Petras. Sans doute aussi saint Paul, en récla¬mant le droit d'emmener avec lui une femme, comme les autres, rappelle-t-il constamment qu'il est et entend rester vierge. Mais il est significatif que le mariage des apôtres, réel ou supposé, n'ait pas choqué le Moyen Âge. Ainsi saint Ambroise, discutant la virginité prônée par l'évangile, entend-il lui donner un sens symbolique : sans quoi, on exclu¬rait de la gloire divine de nombreux saints, « car tous les apôtres, excepté Jean et Paul, ont eu des femmes ». Il y avait d'ailleurs une échappatoire : les apôtres ayant été appelés, il est tout à fait possible qu'ils aient été mariés et pères de famille avant leur rencontre avec le Christ. De même que ceux qui sont mariés avant leur conversion ne peuvent répudier leur femme, de même les apôtres auraient conservé la leur tout en vivant dans la chasteté. Quant aux prêtres, saint Paul leur accorde explicitement le droit de se marier. La seule chose qu'il demande aux « épiscopes », responsables des communautés, c'est de n'avoir qu'une seule femme. Les premiers chrétiens : se montreront tout aussi tolérants, et saint Clément d'Alexandrie, à la fin du if siècle, reconnaît encore à l'homme, qu » soit clerc ou laïc, prêtre ou évêque, la possibilité de se marier et d'être sauvé en engendrant des enfants 46. Il est vrai que de plus en plus de clercs optent pour le célibat et que, dans les communautés chrétiennes, les prêtres mariés ont déjà mauvaise presse. Un canon du concile de Gangres, conservé par Gratien, condamne les fidèles qui refusent d'assister à la messe des prêtres mariés. La pression a donc pu se faire par en bas, dans les premiers siècles. Au témoignage de saint Jérôme, certaines communautés, en Egypte et à Rome notamment, interdisent déjà le mariage des prêtres, et de plus en plus de conciles, aux ive et ve siècles, entérinent cette nouvelle politique matrimoniale. À Elvire, en 305, on prescrit aux clercs, diacres, prêtres et évêques de s'abstenir de leurs femmes et de ne plus engendrer d'enfants, ce qui indique au moins que le mariage n'était pas un obstacle à la cléricature47. Les papes étendront par la suite à toute la chrétienté les décisions de conciles locaux qui réclament éga¬lement cette abstention des ordres inférieurs 48. Mais l'Orient se montre sur ce sujet moins intraitable que l'Occident : depuis le vif siècle, le mariage des prêtres restera ainsi une des pommes de discorde entre Églises d'Occident et d'Orient. Le concile in Trullo, en 692, et toute la tradition orthodoxe, permettront aux clercs mariés de conserver leurs femmes ; seuls les évêques seront appelés à garder la continence, sans pour autant devoir rompre un mariage antérieur. Si les décisions pontificales et conciliaires sont difficiles à faire respecter, il semble que le célibat ecclésiastique se soit imposé en Occident dans un premier temps, avant un relâchement des mœurs aux xx siècles. Les prêtres, qui ne peuvent plus se marier, commencent alors à entretenir des concubines, une forme d'union que l'Église cherche précisément à combattre. Aussi conciles et papes tonnent-ils à nouveau contre les prêtres impurs. L'œuvre de Pierre Damien (1007-1072), les conciles de Bourges (1031), de Rouen (1064), de Lisieux (1055), les papes Léon IX, Grégoire VII (qui attachera son nom à la réforme « grégorienne »), Urbain II, Calixte II... reviennent sans relâche sur la question. La corruption du clergé est alors générale, et la bâtardise est plus un obstacle à la transmission des charges et des bénéfices. On peut craindre dans la carrière cléricale les mêmes dynasties de prêtres que dans la société civile, où la transmission des fiefs commence à devenir héréditaire.