Le choc des mariages – partie3

Eugène Poitou, qui publie en 1857 Du roman et du théâtre contemporains et de leur influence sur les mœurs ; Charles Poivin, qui renchérit en 1872 avec De la corruption littéraire en France; Ernest Seillière, avec Le Romantisme et les mœurs, enfoncent indéfiniment, le même clou : la corruption des mœurs, la fréquence des adultères, des divorces, des mariages malheureux, viennent de la fièvre romanesque de la France et du virus de l'amour inoculé aux jeunes gens par d'imprudents littérateurs. « Pour combattre les abus du mariage, dénonce Poivin, on nie, on détruit, on maudit le mariage lui-même. L'amour seul consacre cette union, on en conclut qu'il est incompatible avec le sacrement. La liberté du choix d'un époux mène à la liberté du choix de plusieurs amants l'un après l'autre, et le droit de réparer une erreur aboutit au droit de se tromper sans cesse 23. » Dans les romans de l'époque, les mêmes clichés reviennent. Le « bovarysme », s'il a tiré son nom de l'héroïne de Flaubert, est présent dans toute la littérature. Il n'y a pas qu'Emma dont l'âme s'exalte à la lecture des livres interdits aux jeunes filles. Léodile de Champeix, qui publie sous le nom d'André Léo Un mariage scandaleux (1862), met en scène un jeune paysan bouleversé par Paul et Virginie et qui vit le grand amour avec la fille d'un petit propriétaire. Le professeur Marchai, héros d'Edmond About, juge à l'aune littéraire vote pour la fille du chanoine, malgré sa formation scientifique et le sang-froid de ses trente-cinq ans : « Est-ce que je l’aime d'un amour passionné, comme dans les romans? J’en sais rien, mais tous mes sentiments et toutes mes pensées depuis un an gravitent autour d'elle 24 ». Mais les influences anglaise, allemande, espagnole, italienne ta nostalgie des amours paysannes ou populaires et le succès de certains romans suffisent-ils à expliquer la mode mondaine du mariage d'amour tant décrié au siècle précédent? Ce sont les de Marsay qui, chez Bal¬zac, craignent tant de tomber dans « l'infini ridicule » du mariage. Mais ils sont désormais minoritaires face aux bour¬geois qui ont pris les rênes du pouvoir, sinon du bon ton, et les nobliaux de province comme le Manerville de Balzac entendent vivre « bourgeoisement » leur mariage d'amour. Un nouveau genre de vie traduit la nouvelle mentalité. Pour le bourgeois, les mondanités deviennent un loisir qui récompense le travail, et non plus une règle de vie. Or, selon l'analyse désormais célèbre de Stendhal, l'amour a besoin de temps pour se « cristalliser » : comment tomber amoureux d'une femme apparue un soir de bal si on la revoit le lende¬main même dans la frivolité mondaine? Il faut du temps pour laisser éclore l'espoir et le doute, pour laisser les souvenirs auréoler la nouvelle idole, pour laisser s'opérer la délicate « cristallisation » de l'amour. Voilà le problème : « Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France, et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780, était peu favorable à l'amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir, indispensables pour le travail des cristallisations''. Moins aguerris à la vie mondaine qu'ils dirigent désormais, les bourgeois se laissent prendre au piège d'une galanterie sans grande conséquence pour ceux qui la mimaient jadis. Flaubert semble avoir voulu illustrer la théorie de Stendhal dans la célèbre scène du bal qui aura une si longue résonance dans les souvenirs d'Emma Bovary. Aurait-elle si passionnément aime Rodolphe si le bal avait été une habitude quotidienne? D'autres éléments, plus matériels, permettent également l'éclosion des sentiments amoureux dans la Franco postrévolutionnaire. Notamment la possibilité d'une vie conjugale réelle, dans l'intimité d'appartements personnels qui permettent l'isolement des jeunes couples impossible dans les maisons familiales traditionnelles. La cellule de base civil de plus en plus le couple et non la famille tribale. Les hôtels aristocratiques ou les fermes familiales obligeaient ja à une promiscuité peu favorable au développement l'amour. La généralisation de la famille conjugale et « les se ments amoureux qu'elle rend obligatoires27 » sont une grandes mutations sociales du xixe siècle. Plusieurs hypoiit ont été avancées pour expliquer cette évolution conte raine de la révolution industrielle. On a longtemps lié . iset phénomènes, et imputé aux migrants, aux paysans deraci coupés des antiques structures familiales, la création d'un noyau conjugal plus restreint, où l'amour tenait lieu de patrimoine