Le mythe du mariage1
A la base de la doctrine chrétienne sur le mariage, il y a la fameuse comparaison de saint Paul entre l'union des baptisés et celle du Christ avec son Église. Ce rapprochement n'eut pas que des conséquences dogmatiques : il contribua également à renouveler la mythologie du mariage dans une perspective chrétienne. Dans la pensée de Paul, l'union mystique concerne toute la vie du chrétien, et pas seulement le temps de ses noces. Par exemple, pour désigner le baptême, il utilise le terme grec loutron, qui évoque le bain lustral de la fiancée dans les rites nuptiaux de la Grèce antique. Ainsi, ont vite conclu les commentateurs, dès le baptême, le chrétien se pré¬pare aux noces mystiques en s'incorporant au corps de l'Église. La métaphore n'est encore qu'esquissée. Le mari est le chef (la tête) de la femme comme le Christ est le chef de l'Église. La femme doit donc être soumise à son mari comme l'Église à son Seigneur, et ceux-ci, en échange, leur doivent leur amour. Vient ensuite une allusion au bain lustral du rite antique, l'eau étant assimilée à la Parole puri¬fiante (Ep 5, 21-33).
C'est dans la pensée de saint Augustin que le bourgeon éclos chez saint Paul arrive à maturation. Dans ses commentaires sur l'évangile de saint Jean notamment, l'évêque d'Hippone développe cette image. Les fiançailles de Dieu avec la chair humaine ont eu lieu dans le sein de la Vierge, cette « chambre nuptiale » où le Christ est devenu la tête de l'Église. Mais pour que les noces aient lieu, il faut que l'Église naisse, et c'est dans les souffrances de cette gésine que le Christ meurt sur la Croix. Reprenant une lecture symbolique aussi ancienne que le christianisme, puisqu'on la retrouve dès le premier siècle chez Clément de Rome, Augustin explique l'enfante-ment de l'Église par celui de la première femme. Adam fut endormi pour que la mère de tous les vivants soit tirée de son iianc (droit, dans la tradition médiévale). De même, le Christ meurt sur la croix pour que la mère des nouveaux vivants sorte de son côté droit, ouvert par le coup de lance de Longin. Cette naissance est aussi mariage, et la croix, un lit nuptial. Du sang qui jaillissent de la plaie sont les deux Principaux sacrements baptême et eucharistie - qui assure un développement croissance de l'Église. Et ils sont assimilés respectivement au bain lustral et à la dot du mariage antique qui a trouvé sa tête dans le sein de la Vierge, va peu à peu gagner ses « membres », et la consommation des noces vien¬dra à la fin des temps, quand la vierge humanité se dépouillera de son vêtement de mortalité pour épouser son Créateur. Sans doute ne faut-il pas prendre cette image au pied de la lettre ; les images de mariage et de naissance, de virginité et de maternité s'y mêlent sous couvert du « grand mystère » paulinien. Mais ces noces mystiques fascineront le Moyen Âge, qui les
réalisera à sa manière. Un autre texte biblique a nourri le mythe : c'est la célèbre parabole des vierges sages et des vierges folles rapportée par saint Matthieu (25, 1-13). Les cinq vierges avisées qui ont prévu de l'huile pour leur lampe sont accueillies à la noce lorsque le fiancé arrive en pleine nuit. Les cinq insensées qui se sont endormies devant leur lampe vide se voient refuser l'entrée de la salle. S'il s'agit, selon les coutumes antiques, de « paranymphes », ces jeunes filles qui convoient, durant la nuit de noces, l'épouse jusqu'à la maison de son nouveau maître, le Moyen Âge y vit autant d'épouses au Fiancé par excellence, à l'exemple de celles qui Lui étaient réservées dans les couvents. Très tôt, la prise de voile fut calquée sur la cérémonie nuptiale, au point qu'on a pu se demander si certaines coutumes (le voile, l'anneau) issues de l'Antiquité romaine n'avaient pas transité par le cloître avant de revenir à la chambre nuptiale. Le chœur des vierges vient juste après celui des martyrs dans la hiérarchie céleste, avant celui des confesseurs, des veuves ou des mariés. Et les poètes ne manquent pas de célébrer ces épousailles divines : « Bienheureuses noces, où il n'est point de souillure, point de ces terribles douleurs de l'enfantement, pas de belle-mère à craindre, pas de nourrice pénible... Le Christ dans ces lits s'endort avec elles : heureux ce sommeil et doux ce repos, où la vierge fidèle étant à l'abri entre les deux bras de l'époux céleste, le bras droit de l'époux entourant l'épouse, l'autre sous sa tête, elle dort soumise. »
Mais ce mariage mystique entre la vierge et le Christ n'est qu'un premier pas, qui n'engage que la personne.
Il y en a un second, entre l'âme et son Dieu, que seule la mystique peut connaître. Telle est la révélation que reçoit à la fin du xine siècle Angèle de Foligno. « Dans Celui qui est sur l'autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu cherches. Prépare-toi donc à le recevoir.