Le spectre de l'inceste2
Par ailleurs, le pape Etienne III rappelle, dans la lettre par laquelle il tente d'empêcher l'union lombarde, que ni son père, ni son grand-père, ni son arrière-grand-père n'ont pris femme en dehors de la nation franque... Les nombreux conciles qui répètent, aux époques mérovingienne et carolingienne, l'interdit de l'inceste, reflètent-ils une réalité encore vivace ? Peut-être, oui, Charlemagne et Gisèle furent-ils les parents de Roland. Mais le dossier est malgré tout bien mince. Je pencherais plutôt pour la persistance, dans la mentalité médiévale, d'un type de mariage mythique originel qui se reflète dans l'épopée faute de pouvoir s'incarner dans la réa¬lité.
La descendance de Caïn et de Seth a en effet préoccupé le Moyen Âge. Si Dieu a pris la peine de donner une femme à Adam, où les fils du couple originel ont-ils cherché les leurs? Les apocryphes s'étaient chargés de répondre. Chacun avait sa sœur jumelle, qui lui était promise. Caïn est ainsi promis à Luva et Abel, à Aklejane, selon un apocryphe éthiopien21. C'est pour avoir convoité la jumelle d'Abel que Caïn a tué son frère. Et c'est elle qu'épousera finalement Seth, assurant une descendance à la lignée bénie de Dieu. Derrière le mythe de l'inceste, il y a peut-être celui de l'androgyne platonicien. Ceux qui ne doivent faire « qu'une seule chair » ne sont-ils pas, effectivement, issus d'une même et unique chair, qu'ils cherchent à reconstituer? La littérature ne nous tend jamais qu'un miroir idéalisé du mariage, qu'il faut manier prudemment quand l'histoire ne vient pas d'elle-même s'y refléter.
Si coutume (ou mythe) germanique il y a, elle s'est immédiatement heurtée aux traditions juive, romaine et chrétienne. De la tradition juive, l'Europe médiévale a hérité l'interdit Je plus sévère. C'est le Lévitique qui sert d'abord de référence : « Nul d'entre vous ne s'approchera de quelqu'un de sa parenté, pour en découvrir la nudité » (Lv 18,6). Et le texte biblique énumère les parents, les enfants, les frères et sœurs, oncles et tantes, directs ou par alliance. Mais l'Ancien Testament, à côté de cet interdit mosaïque, donne aussi des ? exemples célèbres d'inceste, avec les filles de Loth qui ont eni- ? vré leur père pour assurer leur descendance, ou avec Tamar * qui se déguisa en prostituée pour engendrer Pèrèç de son beau-père Juda. Le lévirat prescrit par Moïse, qui impose le remariage d'une veuve sans enfants avec le frère de son mari défunt, est une dérogation légale aux interdits de l'inceste