Les trois biens du mariage2

Sous le roi Jovinien, de nombreuses religieuses, dont la foi apparemment tient plus à la peur de l'au-delà qu'à un profond amour pour le Christ, rompent leurs vœux pour se marier. Si le combat contre Jovinien eut moins d'importance dans l'œuvre d'Augustin, c'est à cette époque qu'il écrivit son principal traité sur le mariage, De bona coniugali (« le bien du mariage »). Pelage, moine anglais qui commence à prêcher en Afrique vers 410, a une doctrine plus optimiste. Il refuse la transmission du péché originel par la génération et croit à la possibilité pour l'homme de parvenir au salut par ses propres forces et son libre arbitre, sans donc le soutien de la grâce divine. Comme la plupart des hérésiarques qui ont alors un grand succès, il prêche essentiellement la continence, mais sa croyance fondamentale en la bonté profonde de la nature, que le pèche d'Adam n'a pas réussi à corrompre, tempère d'humanisme cette pureté de mœurs. Ses disciples, et notamment Julie d'Éclane, enseignent que le désir sexuel est un instinct naturel, et donc d'origine divine. Si la virginité et la chasteté restent pour eux au sommet de l'échelle des valeurs, ils considèrent que l'union sexuelle est l'essence même du mariage, qui n'est pas tributaire du péché originel. On comprend qu'entre des visions trop pessimistes ou trop optimistes du mariage, la marge de manœuvre est étroite. Il faut réévaluer l'union conjugale contre les manichéens sans verser de l'eau au moulin pél agien ni risquer avec Jovinien de troubler la sérénité des vierges consacrées. La position d'Augustin sera particulièrement équilibrée entre ces extrêmes. L'homme est souillé par le péché originel, affirme-t’il avec les manichéens contre les joviniens; mais le mariage est une institution divine et bonne, ajoute-t-il avec Les joviniens contre les manichéens. Le mariage originel paradisiaque, celui d'Adam et d'Eve avant la chute, ne connaissait pas la concupiscence. Si nos premiers parents ont eu des rela¬tions sexuelles en Eden théorie sur laquelle l'avis d'Aitgustin a beaucoup varié, elles ne venaient pas de ce désir coupable-incapable alors d'obnubiler la volonté et la raison. L'hoiymie primitif n'était jamais détourné de la contemplation. Après la chute, en revanche, « la concupiscence de la chair elle-même a été viciée ; elle qui se serait déclenchée dans l'obéissance et dans l'ordre, voici que maintenant elle se déclenche dans « désobéissance et le désordre 11 ». À la fin de son traité « sur le bien du mariage », il les récapitule en trois mots qui structurent jusqu'aujourd'hui la réflexion chrétienne sur la question : proies, fides, sacra-mentum (« la descendance, la fidélité, le sacrement »).Le premier bien du mariage est sans doute la génération. Sa priorité est alors quasi incontestée. Mais à côté de cette justification traditionnelle, Augustin place la fidélité, c'est-à-dire « l'assistance mutuelle, qui consiste à aider l'autre à porter sa propre faiblesse, parant ainsi au danger de l'incontinence ». Cette fidélité, remède contre la fornication héritée de saint Paul, est la base du fameux « devoir conjugal » que l'on doit rendre pour éviter au conjoint de pécher dans l'adultère. « La femme n'a pas autorité sur son propre corps, disait l'Apôtre, mais c'est le mari; et pareillement, le mari n'a pas autorité sur son propre corps, mais c'est la femme. Ne vous privez point l'un de l'autre, si ce n'est d'un commun accord et pour un temps, afin de vaquer à la prière ; puis retournez ensemble, de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence. Au terme du devoir conjugal, Augustin admet qu'il puisse y avoir des rapports sexuels sans intention d'engendrer. Il s'agit alors d'un petit péché qui peut être lavé par des actes courants comme l'aumône. Encore seul celui qui réclame le devoir conjugal supporte-t-il ce péché : celui qui s'y soumet ne pèche en rien.