Les trois biens du mariage4
Elle .. également refusée à ceux qui ont rompu leurs fiançailles pour épouser une autre femme. Cela fait beaucoup de monde exclu de la bénédiction nuptiale. Notons qu'aux yeux même de l'Église, les mariages qu'elle n'a pas bénis n'en sont pas moins valides et indissolubles.
La justification de ce refus est théorique et dans la ligne de la « monogamie » prônée par l'Église des origines : de la même façon qu'il n'y a qu'un seul Christ marié à une seule Église, il ne peut y avoir qu'un seul mariage entre chrétiens. Tout autre mariage serait une image imparfaite du mariage mystique entre le Christ et son Église. La bénédiction n'est obligatoire que pour les clercs (qui se doivent donc d'arriver vierges au mariage et ne peuvent se marier qu'une fois). Pour les autres, jusqu'au xi siècle, il s'agira d'un privilège et non d'un droit, encore moins d'un devoir. En Orient, en revanche, la bénédiction est usuelle depuis la fin du iv siècle, et obligatoire sous peine de nullité à partir de Léon le Sage, empereur byzantin de 886 à 912 (novelle 89). Elle est alors élargie aux secondes noces, les empereurs eux-mêmes (à commencer par Léon le Sage, marié quatre fois !) donnant l'exemple du remariage.
En Occident, donc, cette bénédiction facultative se situe à deux endroits différents jusqu'à l'époque carolingienne : dans le sanctuaire pour l'église de Rome, dans la chambre nuptiale en Gaule. Cette dernière forme semble avoir beaucoup de succès, et Emile Chénon la rapproche à bon droit de rites antiques, juifs, grecs, romains, germaniques... Mais dès l'époque mérovingienne, des voix commencent à s'élever sur la terre franque pour juger offensante la coutume de leur pays. Saint Césaire d'Arles, par exemple, qui a obtenu la dignité de vicaire du pape en 510, au cours d'un voyage à Rome, combat pour introduction en Gaule de l'usage romain. « Il décida que la bénédiction serait donnée aux mariés dans la basilique, avant xxv siècle jour de leur mariage, à cause de la révérence de la bénédiction », nous dit son biographe Cyprien de Toulon. Au siècle, grâce à Pépin le Bref et à son fils Charlemagne, usage romain sera imposé en Gaule et la bénédiction de la iramh, sera peu à peu abandonnée. Qu’on justifie le maintien de ce rite primitif par une allusion biblique sanglante : le grand-prêtre Aaron a protégé les enfants d'Israël contre l'ange exterminateur en traçant sur leur porte le tau considéré par les chrétiens comme l'ancêtre de leur signe de croix ainsi interprétait-on au Moyen Âge la dixième plaie d'Egypte (Ex 12). N'est-il pas criminel de refuser aux enfants à naître la bénédiction du prêtre ? On comprend que la bénédiction in thalamo, qui se fait sur la chambre, sur le lit et sur les époux, ait été en usage en France jusqu'à la Révolution. De grands prélats n'hésitent pas à la donner : le cardinal de Bouillon bénit le lit de Mlle de Blois et du prince de Conti ; le cardinal de Coislin, celui du duc de Bourgogne et de la princesse de Savoie20... Elle disparaît peu à peu au cours du xixe siècle, et très vite après 1900. Mais toi, quand tu prendras ta femme, en entrant dans sa chambre, reste chaste pendant trois jours et ne t'occupe de rien d'autre avec elle que de prières ». Ainsi fera Tobie : il expliquera à la jeune épousée qu'ils doivent trois nuits à Dieu « parce que nous sommes des fils de saints et que nous ne pouvons être unis comme les nations ignorantes de Dieu » ; il brûlera, la première nuit, le foie du poisson capturé avec l'archange pour éloigner le démon; sera admis, la deuxième, dans la société des patriarches, et recevra, la troisième, leur bénédiction et leur promesse d'engendrer des enfants vigoureux12.
L'interprétation de ce passage est délicate. Surtout depuis que Saint Yves a accumulé des coutumes similaires venues de tous les coins du globe, d'Amérique en Océanie en passant par l'Afrique et l'Asie23. Il s'agit manifestement d'une croyance fétichiste symbolisée dans la Bible par le démon jaloux, et réintégrée dans l'orthodoxie monothéiste par la référence à Dieu. Les croyances relatives à tout acte initial sont universelles : toute action commencée sous de mauvais auspices ne pourra apporter les fruits escomptés. Il est naturel que, pour la première expérience sexuelle, on ait partout voulu mettre toutes les chances de son côté. Mais s'agit-il d'un rite purificatoire avant d'aborder le mariage ? Veut-on lasser les mauvais esprits qui empêchent les relations conjugales en différant la première ? Au contraire, s'agit-il d'abandonner les prémisses de la vierge à un esprit qui jouirait d'un « droit de cuissage » particulier? De nombreuses hypothèses ont été avancées, qui s'appuient sur des exemples venus d'horizons divers. La fréquence du chiffre trois suggère un interdit sacré ; dans l'histoire de Tobie, l'aspect fétichiste est atténué et une explication purement religieuse avancée : le mariage ne doit pas faire oublier Dieu, et les relations sexuelles trouvent leur justifica¬tion, après les trois nuits de prières, dans la promesse d'une descendance.
Pour les chrétiens, dès l'origine, la chasteté temporaire est recommandée par respect pour le sacrement (l'eucharistie donnée après certains mariages) et pour la bénédiction.