L'idéal chrétien1
Lothaire II, arrière-petit-fils de Charlemagne, n'a pas encore quinze ans lorsque ses parents lui donnent, comme cela semble alors de tradition pour les jeunes gens à la puberté, une concubine, Waldrade. Nous sommes dans les années 850; l'empire, affaibli par les partages, est encore une affaire de famille. Les trois petits-fils de Charlemagne s'y sont taillé leur héritage. En 855, à la mort de Lothaire Ier, son territoire, la Lotharingie, est à nouveau divisé entre ses trois fils. Les grands vassaux, craignant de voir s'effilocher à l'infini les royaumes francs, soutiennent Lothaire dans ses prétentions à agrandir sa part. Le tout jeune roi - il a seize à dix-huit ans -paie leur soutien d'un mariage arrangé avec une jeune fille de bonne noblesse, Theutberge. Pour cela, il doit bien entendu renvoyer sa concubine, ce qui, dans la mentalité germanique, n'a rien du choquant. Et à l'époque, la chrétienté tolère encore» niuLirs chez les rois francs.
Lothaire ne semble pas avoir opposé une vive résistance à «je mariage. Par la suite, cependant, il prétendra avoir épousé Jnemberge sous la menace; l'amour (sentimental? charnel?) Mu il porte à Waldrade est par ailleurs universellement reconnu.
L'Église en moins d'un siècle a conforté son pouvoir sur la société et même sur les rois. Et le droit canonique est moins souple que la législa¬tion germanique sur la question du mariage. La répudiation n'est pas prévue. Divorcer? Ce n'est possible qu'en cas d'adultère, et les époux séparés ne peuvent se remarier chacun de leur côté. Mieux vaut tâcher d'annuler le mariage.
Des bruits calomniateurs commencent alors à se répandre sur Theutberge. Avant son mariage, elle aurait eu des relations sexuelles avec son frère, Hubert, abbé de Saint-Maurice-en-Valais. Ils auraient eu recours à des méthodes contraceptives prohibées- le coït in ter femora, ce qui n'aurait pas empêché Theutberge de tomber enceinte et de se faire avorter. Inceste au premier degré, accouplements interdits, avortement : le tableau est complet! L'inceste notamment rendrait le mariage invalide. Le processus semble simple. En 857, Lothaire convoque un tribunal civil pour juger la reine l'Église n'a toujours pas à se mêler officiellement de mariage. Mais Dieu n'est pas avec le roi. En 858, la reine nie en bloc toutes les accusations portées contre elle et réclame le jugement deff Dieu. Son champion sort indemne de la cuve d'eau bouillante où il a été plongé pour l'ordalie. Les grands qui composent le tribunal parmi lesquels doivent certainement se trouver quelques-uns de ceux qui ont organisé le mariage trois ans plus tôt refusent de rompre l'union.
Lothaire ne se déclare pas vaincu. Ses vassaux ne le suivent pas ? Il convoquera un tribunal religieux : évêques et abbés dépendent davantage du roi, qui intervient plus ou moins directement dans leur nomination ; ils ont d'ailleurs besoin de son bras pour les protéger des seigneurs prédateurs. La reine, emprisonnée, est confiée à l'archevêque de Cologne! Gunther, qui lui arrache tous les aveux qu'il faut sous le secret de la confession. En 860, tout est prêt pour ce qu'on croit l'acte final. Six prélats locaux se réunissent à Aix-la-Chapelle, et les aveux de la reine, directement ou indirectement, sont révélés. Les évêques et les abbés rassemblés dans la cité impériale sont mal à l'aise. Devant des accusations aussi précises ' manquent d'expérience. Que vient-on parler de coït mt femora à ces ecclésiastiques qui n'ont jamais approche femme ? Par la suite, Hincmar, archevêque de Reims, reprochera à Lothaire d'avoir confié la décision à des clercs : seuls des laïcs mariés, selon lui, sont compétents pour trancher en matière de mariage. De fait, les pauvres prêtres doivent-ils qué¬mander auprès du prélat rémois un véritable cours d'éducation sexuelle pour savoir comment fonctionne cette satanique machinerie féminine. La reine a-t-elle pu enfanter si la semence a été versée entre ses cuisses ? La matrice, cette petite bête vorace qu'on ne connaît que par ouï-dire, a-t-elle la force d'attirer à elle le sperme dont elle a soif? Et l'archevêque de Reims leur répondra avec l'assurance du spécialiste... en invoquant les Écritures saintes. Non, décidément, le mariage n'est pas une affaire de prêtres